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LES FILS DE L'HOMME

LES FILS DE L'HOMME
La vie du cinéphile est jalonnée d'expériences inoubliables qui le sont d'autant plus par leur caractère inattendu. Qu'un film attendu pendant des mois voir des années comble nos attentes voir les outrepasse et s'impose à nous comme une référence immédiate procure un plaisir immense, mais qu'un film dont on n'attendait et ne connaissait que peu ou prou de choses au moment de l'extinction des lumières et qui arrive au même constat que le type de films précédemment cité procure un plaisir encore plus grand. C'est le cas des Fils de L'homme, que je vis poussé par les bonnes critiques ambiantes et la simple envie de découvrir le nouveau film d'un réalisateur que j'aurais classé, à l'époque, dans la catégorie « assez bons auteurs ». La claque ressentie n'en fut donc que plus grande. Aurais-je seulement rêvé d'un film comme celui-ci ? Mais il est fait, et mérite sérieusement qu'on se penche dessus pour au moins en effleurer une petite partie.

Dans une société futuriste où les êtres humains ne parviennent plus à se reproduire, l'annonce de la mort de la plus jeune personne, âgée de 18 ans, met la population en émoi. Au même moment, une femme tombe enceinte - un fait qui ne s'est pas produit depuis une vingtaine d'années - et devient par la même occasion la personne la plus enviée et la plus recherchée de la Terre. Un homme est chargé de sa protection...

Il s'agit avant tout d'une adaptation d'un roman de P.D James (que je n'ai pas lu, donc objectivité totale à la vision du film). Sorti en 1993, cette œuvre d'anticipation intéressa fortement la productrice Hilary Shor, si fortement qu'elle en acquit les droits l'année suivante. S'en suivra alors un long travail d'adaptation de plus de neuf ans, précédent la mise en chantier du projet (idée de faire le film venue après adaptation ce qui entraîna une pré-production importante à réaliser de A à Z et qui dura longtemps). Alfonso Cuaron, après avoir refusé le poste de réalisateur suite à une première mouture du script qui lui déplut, accepta après remaniement de prendre en charge cette aventure qui l'enthousiasma fortement et où il put apporter sa griffe personnelle. Ainsi le talentueux réalisateur greffera à son richissime matériau de départ des obsessions aussi bien formelles que thématiques qui donnent au final le chef d'œuvre que l'on connaît, ou de moins que l'on devrait connaître.

Comme toute œuvre d'anticipation, le contexte prime pour développer une trame cohérente. Ici nous sommes en 2027, soit un futur pas si lointain. La plupart des pays sont déchirés par les guerres. Reste l'Angleterre, relativement unie et cohérente mais néanmoins en crise, avec des émigrés enfermés en cages à la périphérie de la ville et une politique assez répressive. L'autre problème majeur est l'infertilité des femmes. Aucune femme ne peut avoir d'enfant, ce qui fait que la plus jeune personne en vie au monde, dont on apprend la mort au début du film, est âgée de plus de 18 ans. La crise est latente, avec un terrorisme très présent, une peur constante. Les médicaments pour se suicider sont en vente libre et se vendent bien. Le malaise est donc bien palpable dans le contexte d'anticipation : rejet de l'autre, impossibilité à communiquer, ombre du terrorisme qui se répand, malaise social et général. Des problématiques tristement d'actualité. C'est dans ce contexte sombre que commence le récit, par une explosion dans un café où le héros, Théo (magnifiquement interprété par Clive Owen, mais nous y reviendrons), vient d'acheter son café tout en apprenant la mort de l'être humain le plus jeune sur Terre. Un plan séquence qui se focalise sur le personnage et ses perceptions, avec une explosion tonitruante que l'on ressent comme si l'on y était.

Ce sera alors un enchaînement d'évènements, de l'enlèvement de Théo par des terroristes menés par Julian, l'ancienne femme de Théo qui lui confie la tâche d'escorter Kee, femme noire, jusqu'à la mer. Mais Julian va vite mourir, et Théo va vite se retrouver au centre de cette quête où il prendra de terribles décisions suites à de terribles évènements. Car il apprendra que Kee est en fait la seule femme enceinte sur Terre, une prostituée émigrée, et il devra l'escorter jusqu'à un bateau médical. Un périple difficile fait de rencontres, de prises de conscience et de mésaventures. Mais révéler entièrement l'intrigue des Fils de L'homme serait bien difficile. La richesse du scénario faisant traverser aux personnages nombre de lieux (il s'agit d'un vrai périple dans une Angleterre rendue crédible par le budget alloué), résumer l'intrigue serait presque impossible sur le plan de l'exhaustivité. Il en va de même sur le plan thématique où vision du film s'impose pour en effleurer l'essence.

Formellement c'est une claque. La caméra est presque toujours centrée sur le personnage de Théo et ses perceptions et on ne compte plus les plans séquences (le film en est largement constitué) dont un particulièrement mémorable. Le ton affiché par Cuarron est celui d'un documentaire sans que cette approche novatrice n'entrave les qualités visuelles du film. Cela donne des moments d'anthologie comme le plan séquence du début ou encore celui de Mexhill, très long, qui part du départ de Théo et Kee (le matin, après naissance du bébé), continue par une confrontation puis dans la rue où la guerre éclate pour continuer dans un immeuble dans une longue séquence de montée et descente des marches avec entre de nombreuses péripéties et se termine dans la rue où la guerre s'arrête l'espace d'un instant lorsque le bébé est vu. Du jamais vu visuellement même si l'on devine qu'il ne fut pas tourné d'un bloc. Cuarron sait filmer les décors mis à sa disposition. Ainsi chacun, futuriste et réaliste à mourir, est sublimé par la caméra du mexicain. C'est une véritable révolution visuelle mais ladite révolution n'est en elle même pas le centre d'un film qui peut se vanter d'aborder une thématique d'une densité rarement atteinte.

Car c'est en quelque sorte notre monde et ses angoisses transposées une vingtaine d'années plus tard qui sert de cadre au film. Le terrorisme est présent, la maladie aussi. Les tensions d'aujourd'hui auraient fait éclater ce socle fragile et c'est dans ce socle détruit et ravagé que Cuarron fait évoluer son récit. Je n'ai pas pour prétention de dresser une liste des thématiques abordées dans le film, plusieurs visions étant nécessaires pour en saisir l'ampleur. Cuarron ne triche jamais avec son public, préférant l'émotion et le réalisme a une mise en scène expressionniste et démonstrative. Mis à part quelques écarts de bon goût (Kee révèle sa grossesse dans un étable par exemple), le réalisme prime ce qui renforce l'impact de l'histoire. Les acteurs sont vecteurs de cette émotion. Clive Owen met tout son charisme et tout son talent au profit pour son personnage de Théo qu'on découvre au cours du récit, en prenant compte en même temps que lui des enjeux (le film étant centré sur lui). Le personnage de Julian Moore, ambigu, meurt très rapidement (refus total des concessions hollywoodiennes) mais le peu de son personnage aperçu suffit à nous convaincre, à la fois charismatique par l'actrice et trouble (il s'agit quand même de la chef des terroristes.). Michael Cain excelle comme toujours dans son rôle. Il arrive a faire monter la tension dramatique lors de scènes pourtant assez risquées (sa mise à mort). On peut néanmoins émettre un bémol sur la nature de son personnage, sorte de cliché des films d'anticipation (vieil homme reclus dans sa forêt et sage qui cultive son chanvre et vis loin du regard du monde avec sa femme handicapée) mais qui se révèle indispensable à la cohésion du récit.

Il serait long de disserter sur les films de l'homme, véritable claque cinématographique. Tirant au maximum profit de son contexte d'anticipation, Cuarron arrive à plaquer toutes les obsessions à la fois contemporaines mais aussi universelles pour toucher à l'infini. Au final, un film d'anticipation somme (à côté, toutes les récentes et nombreuses plongées dans le genre sont anecdotiques, même les Spielberg.) qui en divertissant de bout en bout (on est littéralement scotché au siège) parvient à toucher le spectateur. Formellement c'est une révolution, à la violente mais qui n'entrave en rien sinon accentue la vision du métrage. Restent quelques scories (comme le non charisme de certains seconds rôles) qui empêchent de rendre parfait ce petit bijou de la SF. Pour une des premières fois (il y avait 2001, Blade Runner), on touche à la richesse d'un univers de science fiction par le biais du grand écran. Tout simplement une révélation, indispensable à tout bon cinéphile qui se respecte, quelque soit son avis. Le mien est que « Les fils de L'homme » touche au génie.

Note : 10/10 Tout simplement LE film d'anticipation moderne.

# Posté le samedi 30 décembre 2006 07:48

Modifié le dimanche 31 décembre 2006 06:43

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