Winslow Leach, jeune compositeur inconnu, tente désespérément de faire connaître l'opéra qu'il a composé. Swan, producteur et patron de label Death Records, est à la recherche de nouveaux talents pour l'inauguration du Paradise., le palais Rock qu'il veut lancer. Il vole la partition de Leach et le fait enfermer pour trafic de drogue. Brisé, défiguré, ayant perdu la voix, le malheureux compositeur parvient à s'évader. Il revient hanter le Paradise...
Brian de Palma est ( ou du moins était ) un grand d'Hollywood au même titre qu'un Martin Scorsese ou un Steven Spielberg. Enfin à ceci près que sa longue filmographie comporte quelques chefs d'½uvre ( comme Scarface ) mais aussi à l'avis général beaucoup de films très moyens ou passablement datés. Petit retour en arrière : Brian de Palma a pour projet de monter un film proche d'une relecture du mythe de Faust, du fantôme de l'opéra ( Gaston Leroux ) mâtinée d'un soupçon de portrait de Dorien Gray ( Oscar Wilde ) sur fond de comédie musicale rock ( l'essence artistique du film ) qui comporte une dimension critique et qui brasse également plusieurs genres ( horreur, fantastique, comédie ... ). Une chose est sûre : Phantom of the Paradise ne se raconte pas. Mais trouver un financement est dur pour le jeune réalisateur ( il est encore loin des millions de dollars pour Mission : Impossible ) dont le projet paraît difficile et risqué. C'est sans compter les problèmes d'acquisition de droits avec Universal ( qui détient la licence du fantôme de l'opéra ), qui comme tous les autres studios a peur de perdre de l'argent mais aussi de l'imagerie du rock, synonyme de liberté. Ce sera finalement la 20th century Fox qui produira le film ( et qui plus tard produira The Rocky Horror Picture Show ). De Palma finira quand même par réunir le ( petit ) budget nécessaire à la réalisation de son film, ce qui passe par quelques concessions : pas de grands groupes en tête d'affiche ( les Rolling Stones n'ont jamais décroché le téléphone ) et une musique signée Paul Williams ( qui interprète Swan dans le film, nous y reviendrons ) mais qui au final s'avère grandiose. En revanche cela permet à De Palma de jouir d'un contrôle créatif total sur son ½uvre à laquelle il insuffle une telle magie visuelle ( due à sa grande maîtrise technique ) et une telle singularité que le budget ne se fait jamais sentir au visionnage de Phantom of the Paradise.
Les mythes que brasse Phantom of the Paradise sont majeurs dans le domaine artistique : Wagner a déjà livré son opéra sur Faust et le fantôme de l'opéra a déjà été adapté au cinéma plusieurs fois ( et le sera encore après malgré de biens tristes résultats ). Et pourtant ils se retrouvent même décuplés par la vision rock de De Palma.Le film s'articule autour d'un trio de personnages principaux : Winslow Leach, le compositeur de Faust qui verra son ½uvre volée par Swan avant de devenir un monstre défiguré qui hantera le Paradise, palais rock de Swan, plus grand compositeur musical de tous les temps qui a fait un pacte avec le diable. Enfin, Phoenix est une jeune femme qui chante l'opéra de Leach comme personne ( ce dernier ne laissera d'ailleurs qu'elle le chanter ) et qui va être amenée elle aussi à passer un contrat avec Swan. A ce trio principal viennent s'ajouter nombre de secondes rôles, comme Beef, rockeur efféminé et hilarant. La maîtrise narrative de De Palma est ici alliée à un contexte de comédie musicale. Toutefois, aucune partie n'est lésée par le traitement apporté par l'auteur. Après une introduction narrative le film démarre donc par un numéro musical des Juicy Fruits, le groupe qui contribua au succès du label Death Reccords, la maison de production de Swan. Il s'agit ici d'une véritable satire de groupes comme les Beach Boys car, ne nous trompons pas, parmi tous les genres abordés par Phantom of the Paradise, la critique est bien présente. De Palma critique ici, par extension à l'industrie du disque, l'industrie du cinéma où le créateur voit son ½uvre dénaturée aux profits des bénéfices commerciaux. Une vision bien sombre d'Hollywood livrée par un auteur qui a déjà souffert de ce système.
Il s'agit d'ailleurs d'un élément qui donne toute sa force au film : Phantom of the Paradise ne peut se définir comme appartenant à un genre précis. Ici tous les registres ou presque sont abordés : La comédie musicale, la satire, la comédie, la tragédie ( voir la scène de fin ), le film d'horreur ou encore les genres burlesque et muet ( à ce titre là l'enchaînement très rythmé de scènes narrant à partir l'enferment de Leach jusqu'à sa « transformation » est très évocateur ). Les mythes dont s'inspirent De Palma sont parfaitement respectés et contribuent grandement à la dimension intemporelle de l'½uvre ( dont le côté parfois rétro lui donne également beaucoup de force ).
De Palma fort d'une écriture parfaite qui fait le fond du film, soigne aussi grandement la forme. Cela passe par une maîtrise visuelle impressionnante et d'une cohérence hors du commun ( alliée à la maîtrise technique : Split-Screens propres à son auteur ), parfois même proche de l'expressionnisme, mais aussi musicale : on est ici en présence d'un moment d'anthologie dans le domaine du rock. Les musiques de Williams sont magnifiques : du vrai rock, qui raconte une histoire ( il n'y a pas que l'opéra rock « Faust », voir la chanson « Goodbye, Eddie, Goodbye » des Juicy Fruts ). Une musique grandiose qui contribue à la qualité du film ( on ne demande alors même plus ce qu'aurait donné le même film avec d'autres musiques. ). De Palma transformes ses personnages en symboles et fait de Paul Williams un Swan plus que charismatique. Le fantôme, avec son nouveau look est lui aussi impressionnant ( on se demande si Lucas ne s'en est pas inspiré pour son Dark Vador ), et l'interprétation de William Finley magistrale. Phoenix( la belle Jessica Harper) devient une représentation de la beauté. A aucun moment la direction artistique du film ne sombre dans le kitsch de mauvais goût et l'aspect délicieusement rétro mélangé à un avant-gardisme presque visionnaire donnent au film un caché esthétique épatant. De Palma insuffle par dessus une folie visuelle très maîtrisée ( on est loin du style de Luhrman qui a côté passe pour du clip épileptique ), comme lors de la représentation de Faust ( avec une mise en scène qui est un vibrant hommage à Frankenstein ) et le résultat final aboutit à un visuel et un univers musical superbes et originaux.
Phantom of the Paradise est bien un chef d'½uvre en son genre qui mérite amplement le statut de film culte. Un film plus que novateur qui ne tombe jamais dans l'exercice de style en abordant tant de registre ( voir la parodie hilarante de Psychose où le fantôme fait taire Beef ,que est en train de se doucher, avec une ventouse à canalisations ), que l'on peut classer vraiment dans une catégorie spécifique. De Palme réalise avec Phantom of the Paradise l'un de ses meilleurs films ( le meilleur ? ) en brassant certains des mythes les plus populaires avec un traitement unique. Le film se révèle au final être d'une cohérence à toute épreuve et devient une référence dans presque tous les genres qu'il aborde. Avec le temps le succès d'estime a été rencontré par ce film unique qui mérite amplement sa réputation. Un film que l'on doit voir en tout cas pour forger sa propre opinion tant une critique ne peut décemment lui rendre hommage. Divertissant, intelligent, émouvant, vibrant : Phantom of the Paradise est bel et bien un chef d'½uvre unique. Les qualificatifs me manquent pour parler de ce classique.
Ma note : 9/10 voir 10/10 A voir.

